lundi 24 septembre 2012
Yves Bonnefoy : Le Haut du monde
Je sors,
Il y a des milliers de pierres dans le ciel,
J'entends
De toute part le bruit de la nuit en crue.
Est-il vrai, mes amis,
Qu'aucune étoile ne bouge ?
Est-il vrai
Qu'aucune de ces barques pourtant chargées
D'on dirait plus que la simple matière
Et qui semblent tournées vers un même pôle
Ne frémisse soudain, ne se détache
De la masse des autres laissée obscure ?
Est-il vrai
Qu'aucune de ces figures aux yeux clos
Qui sourient à la proue du monde dans la joie
Du corps qui vaque à rien que sa lumière
Ne s'éveille, n'écoute ? N'entende au loin
Un cri qui soit d'amour, non de désir ?
vendredi 31 août 2012
Poème extrait de Les planches courbes d'Yves Bonnefoy
IX
Elle chantait: "Je suis, je ne suis pas,
Je tiens la main d'une autre que je suis,
Je danse parmi mes ombres, l'une se tourne
Vers moi, elle est riante, elle est sans visage.
Je danse avec mes ombres sur le chemin,
Je ne trouve qu'en elles ma joie d'être,
Je sais pourtant qu'avant l'aube le fer
Déchirera l'étoffe de la danse.
Et je me tourne alors vers cette plus gauche,
Cette plus hésitante et comme étonnée
Qui se tient en retrait, dans la musique:
Vois, ce n'est que pour toi que je ris et danse."
in "la voix lointaine"
mardi 28 août 2012
Parce que « l’enfance est un couteau planté dans la gorge »,
le nœud d’Incendies, pièce
de Wajdi Mouawad jouée en 2003, commence par une simple histoire de famille.
Une histoire d’héritage.
Hermile Lebel est un notaire
sentimental, qui préfèrerait regarder le vol des oiseaux depuis la fenêtre de
son bureau plutôt qu'un centre d’achats. Face à lui,
deux jumeaux, Jeanne et Simon, venus entendre les dernières volontés de leur
mère, Nawal Marwan, qui ne leur parlait plus depuis cinq ans. Les deux enfants
apprennent tout à coup qu’ils ne sont pas seuls. Que quelque part leur frère
est en vie et qu’ils ont un père qui les attend. Que leur mère prostrée et
muette face à une vérité qu’elle n’osait pas leur dire, a fait de ce temps de
l’héritage le temps de la vérité sur leur naissance. Jeanne reçoit la mission
de remettre une enveloppe à ce frère dont elle n’a jamais entendu parler.
Simon, le combattant, le boxeur, une autre enveloppe à remettre à leur père.
Jeanne la première accepte
d’abandonner sa vie et de quitter l’univers rationnel des mathématiques pour
remettre son enveloppe. Simon refuse d’abord son rôle. Puis il part aussi. Et à
tous les deux la vérité leur brûlera la voix
Incendies, c’est
l’histoire des origines. C’est l’histoire d’une enquête, l’histoire d’une
tragédie.
Wajdi Mouawad, Incendies,
Leméac/Actes Sud – papiers, 2003
Incendies ne cède rien,
sur aucun plan. Elle ne fait ni de concessions sur le style, ni sur la poésie
des images. Elle ne fait ni le deuil de l’intrigue bien ficelée, ni le deuil du
poids des mots. Elle ne met pas l’engagement du poète sur le côté. Incendies
brûle sur tous les fronts : de l’écriture, du théâtre, du drame de
l’intime et même du pamphlet politique. C’est une fantastique œuvre de
totalité, qui se présente comme une pièce de théâtre alors qu’elle a tout du
recueil de poésie.
Extrait de la scène 9 : « Lire, écrire, compter,
parler »
[…]
NAZIRA. Apprends à lire,
apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. Apprends. C’est la
seule chance de ne pas nous ressembler. Apprends. Promets-le moi.
NAWAL. Je te le promets.
NAZIRA. Ils m’enterreront
dans deux jours. Ils me mettront en terre, le visage tourné vers le ciel, sur
mon corps ils lanceront chacun un seau d’eau mais ils ne marqueront rien sur la
pierre car aucun d’eux ne sait écrire. Toi, Nawal, quand tu sauras, reviens et
rave mon nom sur la pierre. Grave mon nom car j’ai tenu mes promesses.
NAWAL. Je te le
promets !
NAZIRA. Je m’en vais, Nawal.
Pour moi, ça se termine, la lumière sera bientôt là, mais toi Nawal, toi… ça ne
fait que commencer… nous, notre famille, les femmes de notre famille, sommes
englués dans la colère depuis si longtemps : j’étais en colère contre ma
mère et ta mère est en colère contre moi tout comme tu es en colère contre ta
mère. Toi aussi tu laisseras à ta fille ta colère en héritage. Il faut casser
le fil. Alors apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends
à parler. Apprends. Puis va-t’en. Tu entendras ma voix qui te dira :
« Pars Nawal, pars ! Prends ta jeunesse et tout le bonheur possible
et quitte le village ». Tu es le sexe de la vallée, Nawal. Tu es sa
sensualité et son odeur. Prends-les avec toi, et arrache-toi d’ici comme on
s’arrache du ventre de sa mère. Apprends à lire, à écrire, à compter, à
parler : apprends à penser. Nawal. Apprends.
Nazira meurt.
On la lève du lit.
On la pose dans un trou.
Chacun lance sur son corps
un seau d’eau.
C’est la nuit.
Chacun se recueille.
Un téléphone portable se
met à sonner.
Extrait de la scène 23 « La vie est autour du
couteau »
[…]
SOLDAT 1. Au début ma main
tremblait. C’est comme dans tout. La première fois est hésitante. On ne sait
pas combien ça peut être fort un crâne. Alors on ne sait pas comment il faut
cogner. Le couteau, on ne sait pas où le planter. On ne sait pas. Le plus
difficile, ce n’est pas de planter le couteau, c’est de le retirer, parce que
tous les muscles se contractent et agrippent le couteau. Les muscles savent que
la vie est là. Autour du couteau. Alors on aiguise la lame et il n’y a plus de
problème. La lame sort comme elle rentre. La première fois c’est dur. Après
c’est plus facile, c’est comme dans tout.
[…]
Pour la petite histoire, cette
pièce a sans doute été jouée une paire de fois. Mais elle a surtout été
l’occasion d’une magnifique et vibrante lecture à deux voix avec Ruby et moi et
une bouteille de rosé, chacun dans des rôles différents, variants au gré des
pages, au parc de la citadelle de Strasbourg. Pour tous ceux qui n’ont pas pu
être là, tant pis pour vous, c’était hier soir, c’était une sorte de flashmob’
et c’était fugace. Mais peut-être partagerons-nous volontiers à nouveau cette
expérience avec ceux que ça intéresse le temps d’une autre soirée?
Incendies est une pièce à vivre.
Incendies est une pièce à vivre.
lundi 27 août 2012
Dans la série "Journée à thème": la St Louis
Il y a deux jours, c'était une autre journée à thème, celle de St Louis.
Objectivement c'était déjà la St Louis sur le calendrier, et puis j'ai découvert ça à la médiathèque André Malraux:
L'auteur, Régine Pernoud est une femme délicieuse, pleine d'esprit, à la plume parfois redoutable, féministe et médiéviste engagée, au curriculum vitae impressionnant et à la simplicité stylistique pourtant très touchante. Elle est notamment l'auteur d'un pamphlet assez connu Pour en finir avec le Moyen Âge (dans lequel elle conteste la plupart des idées reçues que l'on a en évoquant en parlant de "Moyen Âge").
Elle a également écrit sur Jeanne d'Arc et sur La Femme au temps des cathédrales. Deux livres que j'ai lus et que je vous recommande.
Et je vous recommande…
… un concentré de bonne humeur : Chantons sous la
pluie. L’archi-célèbre comédie musicale de Broadway fait partie des classiques auxquels
l’on fait allusion sans qu’on les connaisse. Pourtant, l’œuvre ne saurait se
réduire à sa chanson éponyme, même follement entraînante : en fait c’est
du miel, du caramel, du nougat, une de ces comédies bon enfant comme seuls les
ricains savent les faire. Car évidemment, on retrouve toutes les ficelles du
music-hall, du cinéma muet des numéros de clowns grotesques à mourir de rire et
des danses de claquettes. Mais la différence majeure réside dans un second
degré tout à fait moderne. De l’ironie, de l’autodérision ? Les Américains
nous ont rarement habitués à ça ! L'humour qui foisonne dans tous les
coins !
Autre chose, qui crève les yeux : The Artist, le
film primé aux oscars, s’en est très fortement inspiré, la chose est é-vi-dente
lorsqu’on le voit la première fois. Jean Dujardin pastiche admirablement le
héros du film. Chantons sous la pluie est un intertexte délicieux pour
ceux qui ont aimé The Artist.
Bref, Chantons sous la pluie, c’est l’essence même du
spectacle hollywoodien, mais sauf en mieux !
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